25
sept
« La passion de la perfection vous fait détester même ce qui en approche » Gustave Flaubert

Ma première mission d’audit touche à sa fin, il est 18h50 et nous nous sommes engagés auprès du client à lui livrer le rapport aujourd’hui. Bon allez, dernière relecture et correction de coquilles, et hop j’envoie le rapport en mettant en copie Eric, mon directeur de mission.

(ferme mon laptop)

(…)

(métro)

(…)

(téléphone sonne)

— Allo, Eric. Je suis dans le métro, ca va sûrement couper.

— Je vais faire vite. Au sujet de ton mail, tu as dû te tromper de pièce jointe.

— Ah bon ? J’ai fait attention pourtant.

— Je crois que tu as mis une version draft du livrable.

— Pas possible je ne fais jamais de brouillon.

— …

— Allô ?

— Et tu n’as pas fait de pégé ?

pégé ??

(téléphone coupe)

La suite s’est déroulée comme on pouvait le prévoir : je ne m’étais effectivement pas trompé de pièce jointe, mon livrable était effectivement d’une qualité digne d’un brouillon et je me suis fait cordialement étriper par le client.

Mais quid de cet énigmatique pégé que j’aurais omis de réaliser ?

Une conversation avec mon directeur de mission m’éclaire rapidement à ce sujet, le perfection game (PG) serait un protocole d’amélioration continue, rien que ça.

— Vois-tu, on préconise à nos clients de livrer leur logiciel plus rapidement, par itérations successives.

— Ok j’ai compris, ne va pas plus loin. J’aurais du prendre du feedback plus vite sur mon livrable, il aurait sûrement été meilleur.

— Non pas meilleur, irréprochable. Le mieux que l’on sache faire, c’est le but du perfection game.

— Ouais, ouais…

— Par exemple voici le perfection game que j’aurais fait sur ton livrable :

Je mets 6 sur 10 à ton livrable, car j’y ai apprécié les points suivants :

  • les problèmes techniques ont été identifiés et présentés de manière claire
  • la présentation est agréable, il n’y a pas de fautes

J’aurais mis 10 si :

  • tu avais abordé les problématiques organisationnelles de l’équipe
  • le contexte de ton intervention était rappelé en introduction du document
  • la partie 2 du document comportait davantage de schémas
  • si la conclusion était moins lapidaire et comportait des leviers d’action clairs

Plusieurs années plus tard, le perfection game est devenu chez nous l’un des outils indispensables du consultant. Une fois habitué au concept, on se rend compte que tout se prête au perfection game : livrables, articles de blog, présentations ou encore revues de code. On prend alors plaisir à répéter les perfection games, jusqu’à converger vers 10, la perfection. Et si je vous dis que l’article sur le perfection game que vous êtes en train de lire en est arrivé à ce niveau de perfection (n’est-ce pas ?) en passant lui-même de nombreux de perfection games, avouez que ça file le vertige !

Il y a cependant quelques règles importantes à respecter en la matière :

  • Primo, la critique ne doit pas être gratuite mais constructive. « Je t’aurais mis 10 si ton livrable n’était pas un torche cul » n’est donc pas un perfection game convenable.
  • Secundo, on ne juge pas une personne mais un travail, un livrable. A prendre en compte lorsque l’on fait un perfection game mais aussi lorsque l’on en reçoit un, pour ne pas prendre la mouche à la moindre remarque.
  • Tertio, on ne commente pas un perfection game. Il s’agit d’une opinion personnelle que l’on pourra prendre en compte ou ignorer, mais en aucun cas débattre.
Essayez !
• Formulez toutes vos suggestions d'amélioration sous forme de perfection game.
• Mais pas à votre femme.

7 commentaires à “Perfection Game”

C’est rare de se dire « Ouah, génial » quand on lit un billet.

Mon pégé: 10, car je pourrais me dire de cette journée: « j’ai appris un truc vraiment important aujourd’hui »

Merci

Le 9 décembre 2010

je n’ai pas bien compris le fonctionnement de cette « grille de notation » : est ce qu’on part de 10 puis on enlève des points (comme ça semble etre le cas sur ton anecdote), ou bien cherche t’on a « converger » vers un 10 ?

mine de rien, psychologiquement, c’est pas du tout la meme démarche !

Le 9 décembre 2010

@jdo : les 2 mon capitaine !

Lorsque qqn fait un PG, il donne une note de 10 si pour lui le sujet du PG ne peut être amélioré sur aucun point. S’il trouve des opportunités d’amélioration, il les formule dans son PG et retranche qq points à la note (de manière assez subjective), de telle sorte que la note reflète l’éloignement ou le travail à apporter pour arriver à la perfection (1/10 = complètement à côté de la plaque, 9/10 = ton truc est quasiment parfait mais je pignole un peu)

L’idée de converger vers 10 est que si par exemple Bob me fait un PG sur un de mes articles à 6/10 et que je prend en compte ses remarques, je peux lui demander un nouveau PG qui devrait normalement être un peu plus proche de 10. En 2 ou 3 PG on atteint souvent une qualité élevée.

Le 15 décembre 2010

Peut on inclure le client lui même dans le PG ?
Trop souvent les gens passent bcp de temps à rédiger un livrable sans le présenter au client en cours de conception. Le client vous notifie alors des oublis ou d’erreurs après 10h de travail, alors qu’on aurait pu le savoir après 3h.

François
Le 29 avril 2012

Bonjour François,

Alors nous n’appelons pas ça un PG mais un « fail fast » :)

Le fail fast pour nos propositions commerciales par exemple, est d’envoyer à notre client un mail qui résume en 20 lignes : contexte, démarche, livrables, dispositif (planning, intervenants), prix.

Ceci permet de savoir en 30 minutes (plutôt qu’en 3 jours) si le client est OK sur la démarche, ou le prix : à quoi cela sert de passer 3 jours de rédaction si on annonce au client un budget 3 fois supérieur au budget disponible ?

Pour répondre à votre première question, sinon : oui on peut faire un PG avec le client, il faut juste le prévenir du protocole.
Certains clients qui ont lu le livre l’ont mis en place entre eux, du coup c’est plus facile pour nous de travailler sur ce mode.
Pour les nouveaux, nous leur proposons le protocole en expliquant les vertus, et s’ils sont OK pour bosser (en confiance, c’est le sujet de fond !) alors cela fonctionne très bien.

En tout cas, très bien avec les opérationnels : n’allez pas faire un PG au CEO de la société cliente :)

Le grand Manitou
Le 2 mai 2012

[...] un changement de culture que d’aller au plus profond des problèmes… On avait ancré Perfection Game assez facilement dans la culture à Octo… 5 Pourquoi, je ne saurais pas te dire si [...]

Jauger plutôt que juger… Je crois que c’est la différence majeure pour mener à bien cet exercice.

Reynald
Le 15 mars 2014